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Y a-t-il vraiment une prise en charge psychologique du personnel de la santé ?  

 

 

Le personnel soignant est soumis à une forte pression, à l’anxiété et à la peur. Les pouvoirs publics en sont-ils conscients ? Dans cet entretien, Dr Mahmoud Boudarene, psychiatre, a bien voulu répondre à nos questions.

 

Esseha : Troubles anxieux, peur de l’infection, isolement social, le personnel soignant subit une lourde pression depuis le début de la pandémie. Y a-t-il eu une prise en charge psychologique de ce personnel ?

Dr Boudarene : Ce n’est pas tant la frayeur suscitée par l’infection ou même le trouble anxieux qui vont poser problème et constituer un danger pour les personnels soignants. Chacun des individus possèdent sans doute les ressources nécessaires pour di-gérer cela. Le caractère hors du commun de la situation associée dans ce cas particulier à la proximité permanente avec la mort constitue un traumatisme psychique certain et l’engagement émotionnel durable qui caractérise de telles situations accentue – par l’inéluctable épuisement des ressources – l’impact du traumatisme. C’est justement le caractère hors du commun et l’imprévisibilité des conséquences de la situation qui suscitent la peur chez les sujets et provoque des réactions de stress aigu avec les états de panique que l’on observe sur le terrain. Mais il y a aussi les effets de la chronicité de la situation avec ses retombées spécifiques ; les réactions de stress chronique, à l’exemple de l’état de stress post-traumatique et du burn out. Ces deux affections concerneront les personnels de santé qui sont engagés dans la lutte contre l’épidémie. Ce sont des affections graves qui hypothèquent généralement la santé mentale des individus qui en sont atteints.

Ces pathologies, bien connues aujourd’hui, surviennent maintenant, plusieurs semaines voire plusieurs mois après le début l’épidémie, et à la suite de l’épuisement des ressources de l’individu. On peut se demander d’ailleurs s’il n’y a pas une relation entre ces deux maladies et les décès nombreux qui surviennent chez les personnels de santé. Ces affections pouvant en effet aggraver les perturbations des défenses de l’organisme en accentuant la baisse de l’immunité provoquée par le stress et donc engendrer une vulnérabilité excessive aux agressions extérieures.

Les décès qui surviennent parmi les personnels de soins constituent, à leur tour, un traumatisme. Ils affectent les intervenants de terrain « survivants » et amplifient chez eux la peur en rendant plus probable leur vulnérabilité au virus et la menace sur leur propre vie. Des vidéos circulant sur le Net montrent des médecins, des paramédicaux et des personnels administratifs des hôpitaux qui s’expriment au sujet de l’épidémie.

Des réactions de panique difficiles à dissimuler. Si ces intervenants de terrain dénoncent le manque de moyens, les difficultés rencontrées dans l’exercice de leur travail, elles traduisent surtout l’angoisse indicible qui les habite et les ronge de l’intérieur. Ces témoignages poignants soulignent une souffrance à huis clos qui rend dérisoires ces appels au secours.

Dans des entretiens antérieurs, j’ai évoqué l’urgente nécessité d’apporter un soutien psychologique aux personnes engagées dans ce combat. Cela n’a pas été entendu. Pour autant cela aurait dû se faire comme cela se fait partout ailleurs dans le monde dans de telles circonstances. Des espaces de paroles indispensables pour réduire l’impact du traumatisme psychique sur les sujets. Toutes les structures engagées dans cette lutte auraient dû bénéficier de tels moments afin de réduire la pression sur la vie psychique par le partage des expériences émotionnelles individuelles. Une prévention nécessaire pour faire barrage justement à l’état de stress post-traumatique et au burn out.

 

 

Esseha :Quelle évaluation générale faites-vous de la situation psychologique des soignants après plus de 9 mois de mobilisation pour faire face à un virus qui a fait des milliers de victimes –entre décès et contaminations- parmi les soldats blancs ?

 

Dr Boudarene : Je ne peux pas faire une évaluation sans données exactes en provenance du terrain mais je peux dire sans me tromper que la situation psychologique des médecins et des personnels paramédicaux engagés dans la lutte contre l’épidémie est catastrophique. Le moral des troupes est dans les talons. J’en veux pour preuve les appels au secours que je viens d’évoquer. Les médecins – chefs de services notamment – sont montés au créneau pour dire la détresse dans laquelle se trouvent les personnels du fait d’une pression insoutenable. Si au début de l’épidémie nous avons observé des manifestations de panique parce que nous étions devant un événement nouveau, hors du commun, inconnu et effrayant – la planète tout entière était dans ce cas -, aujourd’hui les craintes sont moins affolées, plus mesurées et réalistes. Elles pointent du doigt la flambée de l’épidémie et l’absence d’une mise en place par les pouvoirs publics d’une stratégie cohérente et concertée pour y faire face. C’est justement l’absence d’un dispositif efficace et d’un manque de moyens qui exposent davantage les personnels à la contagion.

Les soldats en blanc comme vous les appelez en paient le prix. Plusieurs milliers de personnes ont été contaminées et près de 140 y ont laissé la vie. La situation ira en s’aggravant tant que les pouvoirs publics et les citoyens continueront à prendre la situation à la légère. La contagion prendra de l’ampleur et la pression sur les structures de santé et les personnels s’accroitra. Faut-il souligner que des services ordinaires – si je peux les nommer ainsi – ont été affectés à la prise en charge des malades Covid au détriment des patients auxquels ils sont habituellement dédiés?

Cette situation ne peut pas, ne doit pas, durer. Les pouvoirs publics doivent cesser de naviguer à vue et mettre rapidement en place un plan national de lutte contre l’épidémie dans lequel le soutien et la prise en charge des personnels soignants doit avoir une place.

Esseha : En tant que psychiatre, avez-vous eu à prendre en charge des collègues des autres services ?

Dr Boudarene : Non, je n’ai pas eu à prendre en charge des collègues en détresse. Leur désarroi n’a pas le temps de se montrer. Il est là, il déborde, le sujet le vit et il le ronge, mais il n’a pas le temps – du fait de l’ampleur de la tâche – de se laisser aller à l’exprimer. Les personnels de santé ne consultent pas, en tout cas pas ceux qui sont engagés dans la lutte contre l’épidémie. Il ne leur viendra pas à l’esprit de parler de leur souffrance alors que la situation est désespérée, ils la diffèrent pour faire face à celle de leurs nombreux malades.

C’est justement pour cela qu’une prise en charge collective, dans un cadre organisé – de rigueur, exigé -, doit être mise en place. Le débriefing, nous pouvons l’appeler ainsi, est cet instant indispensable pour que les soignants fassent une halte tous ensemble afin de faire le point sur leur état psychologique et partager.

C’est l’instant indispensable pour chacun pour regarder en soi et pour dire ses limites, de mettre les mots sur son propre vécu, sur ces craintes et sa propre souffrance. C’est l’instant nécessaire pour lâcher prise, pour dire ses émotions et les partager avec toute l’équipe. C’est enfin l’endroit qui permet de « tomber », de s’effondrer – parce que cela doit être normal et peut arriver à chacun et à tous – pour être ensuite se relever et se laisser soigner à son tour. Ce travail ne peut pas être fait dans le huis clos d’un cabinet de psychiatre ou de psychologue, il est pratiqué en groupe dans un espace réservé dans le lieu de travail ou à proximité.

Cet espèce de debriefing émotionnel collectif peut et doit être quotidien, en fin de journée de travail, et à chaque fois que cela est besoin. En particulier quand des tensions apparaissent au sein de l’équipe et que les humeurs ne se contiennent plus, quand les émotions débordent et que les sujets manifestent des signes de fatigue et baissent les bras.

Quand enfin le soignant devient inopérant et que des erreurs surgissent dans les soins prodigués aux malades. Ce travail de soutien psychothérapique de groupe doit être fait pour d’une part apaiser les angoisses du moment et éviter des réactions de stress aigües; il permet d’autre part – et c’est l’objectif premier – de prévenir la survenue de l’épuisement émotionnel des sujets, le burn out, ou de l’état de stress posttraumatique – deux affections redoutables, je le soulignais, qui risquent d’hypothéquer l’avenir psychologique et social des sujets. C’est pourquoi il est nécessaire que ces interventions soient systématiquement faites – même de façon sommaire -, et par des intervenant formées à ce genre de travail. Cela ne se fait pas et c’est un grand dommage.

Entretien réalisé par : Tinhinane B

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