Si vous voulez protéger les personnels de santé des agressions, offrez des soins de qualité aux citoyens.

Le chef de l’Etat veut une nouvelle loi pour lutter contre les violences à l’endroit des personnels de santé. Cette loi ne sera pas opérante, elle alourdira le code pénal mais ne viendra pas à bout de ce phénomène dont la recrudescence – à la faveur de l’épidémie Covid-19 – ne doit pas occulter les vrais raisons qui amènent les citoyens à agresser les médecins et les infirmiers.
Les actes de violence qui se produisent dans les hôpitaux ne doivent pas être dissociés de la violence sociale « ordinaire » qui sévit dans la société. L’algérien est à bout de nerf, il est en permanente ébullition et son agressivité est à fleur de peau. La moindre situation conflictuelle le fait entrer dans le cycle infernal de la violence. Il passe à l’acte au moindre mécontentement, à la moindre contrariété ou encore au moindre obstacle qu’il rencontre sur son chemin. La goutte qui fait déborder le vase. Un cas de figure qui peut se produire dans l’enceinte hospitalière s’il est malade ou si un des siens présente des soucis de santé. Il y a des raisons, bien sûr, à cette violence. L’algérien n’est pas violent « génétiquement », il a été amené à le devenir. La vie qu’il mène, son quotidien difficile, le mépris dont il est victime, l’injustice sociale et l’impossible accès à la décision concernant son destin et celui de la communauté l’ont poussé à ses derniers retranchements. Il vit dans l’indignité, c’est pourquoi il a de la rancoeur, quelquefois de la haine, et qu’il est en colère permanente. Il veut cogner et il le fait dès que l’occasion se présente. Dans nos structures de santé, les occasions de donner libre cours à sa rage ne manquent pas. Le sujet arrive à l’hôpital avec l’idée qu’à sa souffrance s’ajoutera la difficulté d’accéder aux soins. Un préjugé, certes, mais souvent vérifié. Tous les malades qui arrivent aux urgences se plaignent d’être mal pris en charge. Les structures chargées de l’accueil des urgences sont insuffisantes, insalubres et peu accueillantes. Ajouter à cela le manque de personnel et l’indisponibilité de celui-ci, parce que accablé par l’ampleur de la tâche, et la boucle est bouclée. L’impatience des malades qui veulent toujours être les « premiers servis » et l’agitation des uns et des autres finit par transformer ces urgences en une véritable cocotte minute en ébullition. Les actes de violence sont la règle et le personnel, médecins et infirmiers, en sont toujours les victimes, en particulier quand ces derniers sont rendus responsables – plus souvent à tort qu’à raison – du manque de compassion en direction des malades ou encore qu’ils soient rendus comptables de toutes les carences, du manque de produits pharmaceutiques ou de l’impossible accès à des examens spécialisés, en particulier les examens radiologiques. Ce qui est courant dans nos hôpitaux et qui amène régulièrement le médecin de garde à proposer au malade à acheter les médicaments en officine privée ou à faire les examens à l’extérieur, dans le secteur libéral. Une situation en contradiction avec le discours officiel qui donne la garantie de l’accès à des soins gratuits et qui fait du personnel soignant des boucs émissaires et des victimes expiatoires. La colère monte vite et elle est décuplée de façon exponentielle par l’effet foule. Le sujet, comme à l’accoutumée, venant toujours à l’hôpital accompagné de la tribu.
Il est vrai que les actes de violence dans les hôpitaux surviennent partout dans le monde mais ils restent des actes isolés, marginaux et le fait de malades en proie à une trop grande angoisse, qui « disjonctent » et ne savent plus ce qu’ils font, ou encore de sujets délinquants qui sont dans une logique antisociale permanente. Il n’en demeure pas moins que les structures hospitalières sont des sanctuaires qui ont quelque chose de sacré. Les personnels soignants sont également considérés comme des personnes à respecter et il ne viendrait à l’esprit de personne d’agresser un infirmier ou un médecin durant son travail. Un interdit social qui ne doit être transgressé en aucune circonstance. La loi est d’ailleurs là pour le rappeler. C’est ainsi que cela se passe partout dans le monde. Dans notre pays, cet interdit est tombé. Ni la structure hospitalière, ni le personnel soignant n’ont conservé cet aspect sacré qui servait de digue protectrice. Je viens d’en expliquer les raisons. Toutefois, si le citoyen algérien s’en prend avec violence au personnel soignant c’est parce que les pouvoirs publics ont donné ce dernier en pâture à la vindicte populaire. Notre système de santé est délabré et, ne pouvant assumer cela, l’Etat se défausse sur le personnel soignant qu’il rend responsable de la difficulté d’accès du citoyen à des soins de qualité. Le malade, dans sa souffrance, ne fait pas preuve de discernement. Faute de s’en prendre à l’Etat, il s’en prend à l’institution ou à celui qui la représente. Le médecin et/ou l’infirmier sont tout indiqués. Voilà pourquoi, la violence dans nos structures hospitalières n’est pas, à l’instar des autres pays, l’exception mais est la règle.
Pour réduire la violence dans les structures de soins, il faut bien sûr réduire la violence sociale en générale. Cela me parait être une évidence. Pour cela, il faut rendre la vie du citoyen moins anxiogène et lui permettre d’exercer le contrôle sur son existence en lui donnant notamment accès à la décision. Il faut l’associer dans la responsabilité pour tout ce qui concerne son destin et celui de sa communauté. Si le citoyen a le sentiment d’exercer en toute circonstance son libre arbitre, il aura nécessairement le sentiment de sécurité et sa vie sera moins anxiogène. Il sera plus apaisé et contribuera à apaiser la communauté. Nous ne sommes pas dans ce cas de figure dans notre pays. La décision est confisquée. Alors qu’ils représentent la majorité écrasante et qu’ils sont la vitalité de la nation, et son avenir, les jeunes n’y ont pas accès. Par ailleurs, les pouvoirs publics seraient bien inspirés de « refonder » totalement notre système de santé et de le mettre en phase avec l’environnement économique national. La santé n’a pas de prix mais elle a un coût. Ce dernier doit être réévalué avec lucidité afin de garantir l’accès à des soins de qualité au citoyen. Enfin, il faut que les pouvoirs publics cessent de penser que le secteur de la santé n’est pas rentable et qu’il ne soit plus considéré, lors des arbitrages du gouvernement, comme un secteur budgétivore. La santé du citoyen est la principale richesse d’une nation. De ce point de vue, la nouvelle loi sanitaire est en recul par rapport à la précédente. Loin d’apporter des réponses aux difficultés rencontrées par notre système de santé, elle les complique en rendant opaque notamment le rôle des caisses de sécurité sociales et celui de l’Etat. Quant au caractère gratuit des soins, le flou est total. La nouvelle loi sanitaire mènera notre système de soins vers l’inconnu avec les retombées sur la santé du citoyen et l’angoisse qui lui est corollaire. La violence dans les hôpitaux, dans ces conditions, ne tombera pas.
Après avoir « inventer » une concubine au ministère de la santé avec la création de l’agence nationale de sécurité sanitaire, le chef de l’Etat veut une nouvelle loi. Deux initiatives qui plombent davantage la situation et qui n’apporteront sans doute pas les réponses aux nombreuses difficultés que vit notre système de santé et subséquemment à la violence dont sont victimes les personnels de soins.

Docteur BOUDARENE Mahmoud
Psychiatre
Docteur en Sciences Biomédicales

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