fbpx

Pr Mohamed El Amine Boudjella : « La réanimation, point névralgique de notre système sanitaire »

Dans un long entretien accordé à notre site, Esseha.com, le Pr Mohamed El Amine Boudjella, professeur en médecine interne à l’hôpital de Zemirli a dressé un tableau exhaustif de la situation de pandémie du coronavirus que vit la planète en général et l’Algérie en particulier.

De prime abord, le Pr Boudjella a jugé bon « de positionner ce virus par rapport à l’ensemble des virus que l’humanité a connu depuis des siècles ». Expliquant que « globalement, il y a 3 types de virus », à savoir « ceux qui vont s’exprimer sur le mode aigu. C’est-à-dire ce sont des symptômes qui vont durer quelques jours voire quelques semaines et grâce aux anticorps que l’organisme va développer, il va être capable de se défendre tout seul. Généralement ce genre de virus survient soit sous forme de cas sporadiques ou de petites épidémies. Le 2e type de virus va s’exprimer selon le mode aigu, mais avec risque de passage vers la chronicité comme le virus de l’hépatite B et un degré plus élevé, le virus de l’hépatite C et puis il y a les troisièmes virus qui vont s’exprimer dans un mode purement chronique comme le virus du Sida ».

Concernant le coronavirus, le Pr Boudjella fera savoir que ce virus « s’exprime selon un mode aigu mais sa particularité, c’est son extrême contagiosité ». Face à cette situation, il dira que le véritable enjeu, « c’est que parmi les patients qui vont être malades, il y en a qui ont des facteurs de risque -heureusement ce ne sont pas les plus nombreux- qui vont développer une insuffisance respiratoire aigüe qui va les conduire au service de réanimation. Globalement, c’est 5% des sujets qui vont être infectés par le coronavirus. L’autre point positif, c’est que 80 à 85 % des individus sont capables de guérir spontanément sans avoir recours à un aucun traitement spécifique ». Pour le Pr en médecine interne, les patients présentant des facteurs de risque de développer une insuffisance respiratoire aigüe « ce sont les sujets immunodéprimés, les fumeurs qui ont un poumon qui est prédisposé à subir tous types d’agressions possibles, ou les sujets qui prennent des traitements qui agissent essentiellement sur le système immunitaire (…). Certains parlent de sujets qui ont des facteurs de risque cardio-vasculaire comme l’hypertension ou le diabète mais le vrai enjeu, ce sont les sujets immunodéprimés et certains sujets âgés », poursuivra-t-il.

Selon lui, cette infection va, de ce fait, très vite cibler « le point névralgique » de notre système sanitaire, à savoir la réanimation comme c’est le cas dans tous les pays touchés par cette pandémie. Il fera savoir que « si le même nombre de malades arrivaient en réanimation de façon différée dans le temps, cela n’aurait pas pu poser autant de problème, même s’il y aurait eu des millions de sujets qui auraient été infectés puisque la majorité des malades vont guérir spontanément. Donc le fait d’avoir beaucoup de malades atteints en même temps dont un certain nombre va aller très vite en cellule de réanimation, cela met à plat un système de soins, c’est ce qui explique l’extrême mobilisation de l’ensemble des systèmes sanitaires à travers le monde. Le fait de ne pas être capable de soigner des malades en situation grave, c’est un véritable indicateur de sollicitation extrême du système de soins ».

Le Pr Boudjellal, dans un exposé très détaillé rappellera les quatre axes retenus par tous les pays touchés par le Covid-19 pour faire face à cette pandémie : « Le premier axe, c’est celui de la prévention, aussi bien à l’échelle de la société que celui de la population soignante, c’est-à-dire le corps hospitalier, toutes spécialités confondues et tous corps confondus (médicaux, paramédicaux, les services d’entretien…). Le deuxième axe, c’est celui du confinement donc, il y a une échelle encore plus large pour freiner la transmission de la maladie. Le troisième axe, c’est les traitements médicamenteux à leur tête l’hydroxychloroquine. Il y a d’autres traitements qui sont à l’essai mais l’hydroxychloroquine reste en tête. Le quatrième axe, c’est la prise en charge des patients présentant des tableaux d’insuffisance respiratoire aigüe en service de réanimation ».

Concernant le premier axe, le Pr Boudjella insistera sur le fait que « le maillon central de la prévention reste la propreté en particulier celle des mains. Pour illustrer cela, il faut rappeler aux gens que les mains sont la partie du corps où le virus se fixe le moins » et d’ajouter : « C’est vraiment un maillon central de transmission de la maladie parce que c’est un enjeu et un challenge car le fait de se laver permet de se protéger soi-même et de protéger les autres ». Il reviendra par ailleurs sur le port des bavettes, indiquant qu’« il y a un débat sur le fait de les généraliser à l’ensemble de la population ? Faut-il les porter dans des conditions particulières ? Pour le moment, sur le plan scientifique les généraliser à toute la population ne semble pas avoir le consensus. Par contre, les porter par le personnel soignant, en particulier celui au contact des personnes malades est obligatoire car il (le personnel soignant) peut être une chaîne de transmission de la maladie. Donc, il faut le protéger pour qu’il ne tombe pas malade, qu’il continue à soigner les malades et ne transmette pas la maladie ».

Concernant le deuxième axe, à savoir celui du confinement, le Pr Mohamed El Amine Boudjella relèvera que « les timings de l’adoption de cette mesure sont extrêmement variables selon les pays (…). L’Algérie a été très précoce dans l’établissement de cette mesure ». Revenant, dans ce contexte sur les pays ayant adopté la même mesure, il s’attardera quelque peu sur le cas de la Suède qui n’a pas suivi la même démarche. Selon lui « chaque pays à un modèle épidémiologique qui lui est propre, des objectifs qui lui sont propres et donc il adopte la stratégie qui lui convient », toutefois, il notera que « d’une manière générale, ces mesures de confinement ont pour but de réduire et stopper la chaîne de transmission et de casser la courbe épidémiologique le plus tôt possible en tenant compte de la durée d’incubation du virus et de ses modalités de transmission interhumaines ».

S’attardant sur le troisième axe, celui relatif aux traitements, le Pr Boudjella estimera que « certaines études publiées par les Chinois, notamment la fameuse étude du Pr Raoult de l’équipe de Marseille » parlent de l’efficacité de ce traitement, il faudra néanmoins « affiner la place du médicament dans la lutte contre l’infection à l’échelle individuelle et dans la lutte contre l’épidémie. C’est complétement différent. En fait, à l’échelle individuelle, on peut guérir sans avoir recours aux médicaments et donc le but du traitement et c’est ce que vont démontrer les études, c’est de réduire la durée de la charge virale maximale dans le sang pour couper la chaîne de transmission et c’est là le véritable enjeu du traitement et c’est par ce biais-là qu’on pourrait éventuellement réduire le nombre de nouveaux cas dans les formes graves. Donc aujourd’hui, ce qu’on sait sur la base de quelques études qui ont été faites c’est que ce traitement agit sur les symptômes et sur la charge virale en la réduisant dans un délai allant  entre 6 et 8 jours, cela veut dire qu’on peut arriver à diviser la durée de l’épidémie par deux, si on arrive à la démontrer. Mais il faut dire que personne jusqu’à aujourd’hui, n’a parlé de la place de l’hydroxychloroquine dans la cassure de la courbe épidémiologique. Donc vous voyez, dans toutes les analyses on ne parle pas du lien entre le médicament et la réduction de la courbe, on parle surtout de la relation entre le confinement et la réduction de la courbe ». « Les travaux ont été lancés, les premiers résultats en Algérie parlent de résultats prometteurs mais on va voir les résultats qu’on va récolter quand nous analyserons l’ensemble des variables liées à l’utilisation de ce médicament », déclarera-t-il, précisant encore qu’au sein de l’hôpital de Zemirli, ce traitement était « systématiquement administré aux malades qui ont des signes respiratoires et qui sont hospitalisés pour être surveillés au niveau de l’unité Covid-19. Et donc on va évaluer les résultats de cette stratégie à l’instar de tout ce qui se fait en Algérie et le ministère de la santé est en train de diriger un travail permettant d’évaluer la place réelle de ce médicament dans la lutte contre l’infection », notera-t-il.

Pour ce qui est du 4e axe, consacré à la prise en charge des cas d’insuffisance respiratoire aigüe, il indique que même si le nombre de malades touchés reste infime (moins de 5%), il n’en demeure pas moins que dans le cas de cette pandémie de Covid-19, ils vont très vite saturer les unités de réanimation. Aussi, selon le Professeur Boudjella, « pour lutter contre l’insuffisance respiratoire, il faut du matériel et aujourd’hui, la lutte dépend des capacités préalables d’un système de soin, sur le plan qualitatif, c’est-à-dire la formation de ses médecins et sur le plan matériel » et de préciser, plus loin, que « les chances de survie dépendent du terrain, c’est-à-dire du patient lui-même et des moyens mis en place parce qu’il faut savoir, qu’aujourd’hui, nous sommes dans une situation d’adaptation à un phénomène qui n’était pas prévu et donc on s’adapte sur tous les plans. On s’adapte sur le plan de la gestion de la société, sur le plan des médicaments à mettre en place pour lutter contre l’épidémie mais aussi au perfectionnement de son système de réanimation. Alors nous en Algérie, il est évident que nous avions un potentiel déterminé avant la survenue de la crise, il y a une volonté réelle de s’adapter à la situation et c’est pour cela qu’il y a une cellule de crise qui essaye de s’adapter de manière continuelle en fonction de l’analyse des résultats obtenus sur le terrain ».

Enfin, le Pr Mohamed El Amine Boudjella évoquera en dernier lieu « la qualité de la formation préalable des individus, toutes composantes de la société confondues associés à ce genre d’événement », expliquant que « si une société n’est pas préparée au préalable à ce genre d’événement, cela va forcément générer quelques déséquilibres dans la gestion de cet événement ».

Il insistera pour cela sur le fait qu’il faudra préparer la société à toutes les éventualités car « on ne sait pas si cette attitude de confinement va être soutenable dans le temps ? J’espère que cette épidémie va prendre fin au bout de quelques semaines mais imaginons que les choses durent dans le temps ? Est-ce qu’on pourra supporter cette crise sur le plan socio-économique ? Je ne peux pas vous dire que j’ai toutes les solutions mais ce qui est certain c’est qu’il faudra envisager le scénario -si tout se passe tant mieux, c’est ce qu’on souhaite et les choses semblent se dessiner vers ce scénario- mais supposons que les choses durent, que va-t-on faire ? Je ne le souhaite pas mais il faut se préparer et voir comment relancer cette société ? (…) Il faut avoir une vision globale de la situation et être capable de s’adapter en fonction de la suite des événements et être capable d’imaginer tous les scénarii possibles pour que la vie puisse reprendre le dessus sur la peur et pour pouvoir mettre en place une stratégie adaptée en fonction de l’évolution des choses », conclura-t-il.

Kamir B.