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Pr Madjid Tabti : Le cours de vie après le déconfinement ne sera plus comme avant

Dans un entretien accordé au journal électronique Esseha, le Professeur Madjid Tabti, chef de service de pédopsychiatrie à l’EHS de psychiatrie de Chéraga, parle de la situation de confinement induite par cette pandémie et comment reprendre un cours de vie normal après le Covid-19. Le spécialiste en pédopsychiatre explique l’impact que cela peut-il avoir sur l’état psychologique des enfants et adolescents sachant que beaucoup de mauvaises habitudes se sont installées dans leur quotidien : heures de sommeil perturbées, exposition prolongée aux écrans de télévision ou tablette, manque d’exercice physique,…etc

 

Nous vivons depuis des mois à l’ombre d’un virus invisible mais tellement nuisible. La situation de confinement induite par cette pandémie a changé nos habitudes, nos comportements et même nos rapports à l’Autre. Pourrons-nous reprendre un cours de vie normal après le Covid-19 ? 

 

Ce qui est certain, c’est que le cours de vie après le déconfinement ne sera plus comme avant. Cette situation inédite va marquer notre vie au moins pour plusieurs années. Les premiers moments du déconfinement seront marqués par un certains nombre de difficultés sur le plan psychologique qu’on pourra résumer en quelques points. Tout d’abord, et pour une partie de la population, la peur de la contamination par le coronavirus, qui est toujours là, limitera les contacts sociaux et créera des comportements d’évitement, de rejet voire d’agressivité envers les autres.

A titre d’exemple, un éternuement dans un bus risque de créer un état de panique dans la foule, voire une bagarre. Pour une autre partie de la population, il peut y avoir une indifférence et des comportements à risques en particulier quand il s’agit d’acquisition des besoins de première nécessité comme on l’a vu pour « la crise de semoule » au début du confinement et pour la « frénésie de Zlabia » au début du mois de carême. Pour éviter les dégâts, le port obligatoire de masque et l’organisation ainsi que le contrôle de la distanciation sociale par les autorités s’avèrent indispensables.

Par ailleurs le déconfinement peut aussi favoriser la surconsommation dans une sorte de compensation de ce qui a été raté durant le confinement. On peut alors voir des achats excessifs, l’envie de visiter beaucoup d’endroits, beaucoup d’amis, mais aussi un risque de boom des addictions à l’alcool et aux drogues. La reprise du travail ne sera pas aussi facile par plusieurs causes ; d’abord la peur d’être contaminé dans les moyens de transport et par les collègues de travail, puis faire le deuil de la situation du confinement pour laquelle on a déjà développé des routines et des centres d’intérêt, les risques liés à la prise de son café ou de son déjeuner dehors…  Cependant les grandes capacités d’adaptation de l’être humain le conduiraient à développer de nouvelles stratégies pour faire face à ce nouveau bouleversement de son quotidien.

En effet, des conséquences positives sont aussi possibles en particulier dans notre pays où un besoin de développer les actions à distance par internet s’est avéré indispensable. C’est le cas du télétravail, la téléconsultation, le commerce électronique… Au long terme, en particulier si la pandémie se prolonge, la vie ne sera plus la même. Un nouveau paradigme des relations sociales sera installé basé sur ce qui est essentiel et utile.

 

Est-ce que cette situation exceptionnelle que nous vivons depuis des mois peut engendrer un stress post-traumatique chez certaines personnes ? 

 

La situation du confinement en elle-même n’est pas un évènement traumatique tel qu’il a été défini par les classifications internationales des troubles mentaux comme par exemple la classification américaine DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) ou celle de l’OMS ICD (International Classification of Diseases) car elle n’est pas brutale et n’engage pas immédiatement la vie de l’individu ou celle de son entourage.

Par contre le fait d’avoir chopé le virus dans une situation dramatique ou d’assister au décès d’une personne par détresse respiratoire liée au covid-19 peut conduire à l’installation d’un syndrome de stress post traumatique chez certaines personnes déjà prédisposé à développer ce type de trouble.

Si on prend le sens élargi des troubles liées au stress, le cumul d’évènement stressants, tels que la peur lié à l’infection, la situation économique précaire de la famille liée à l’arrêt du travail, les conflits conjugaux et la difficulté de gérer les enfants turbulent, peut déclencher des troubles à type d’anxiété généralisé, phobie, obsessions, dépression qui peuvent évoluer de manière chronique même après le déconfinement.

 

Si pour les adultes cette situation de confinement est difficile, elle l’est sans doute plus pour les enfants. Souvent confinés dans un petit appartement, ils sont pour la majorité coupés depuis des mois du reste de la famille, des amis… etc.

Quel impact cela peut-il avoir sur leur état psychologique sachant que beaucoup de mauvaises habitudes se sont installées dans leur quotidien : heures de sommeil perturbées, exposition prolongée aux écrans de télévision ou tablette, manque d’exercice physique,…etc

 

Le retentissement psychologique du confinement sur les enfants dépend de plusieurs facteurs qu’on peut diviser en deux types : des facteurs internes liés à l’enfant lui-même tels que sont l’âge, sa personnalité, son état de santé physique et mental ; des facteurs externes liés à l’espace du domicile, l’existence des moyens de divertissement, de sport et loisir ainsi qu’à la capacité de la famille, en particulier les deux parents, de contenir l’angoisse et le comportement de leurs enfants.

Concernant l’âge, les enfants très jeunes peuvent paradoxalement s’épanouir durant le confinement car la maman, en particulier celle qui travaillait avant, sera plus disponible pour eux et prodiguera plus de soins, mais à condition qu’elle soit elle-même en mesure de contrôler son propre angoisse. Car dans le cas contraire elle la transmettrait à son enfant.

Les enfants ou adolescent qui ont une personnalité fragile par l’existence préalable d’une hypersensibilité aux évènements ou bien parce qu’ils souffraient d’une pathologie mentale ou même physique souffrirons plus de cette situation que ceux qui sont en bonne santé. Pour les facteurs externes, les enfants qui vivent dans les appartements exigus avec peu d’espace pour jouer et des moyens de loisir et d’activité physique vont plus souffrir que ceux qui vivent dans des villas avec jardin et des moyens pour jouer et communiquer avec leurs amis et proches. En fin l’attitude de la famille a une importance capitale. Les parents qui n’arrivent pas à contrôler leurs propres angoisses et qui sont souvent gagnés par la colère et la multiplication des conflits conjugaux vont transmettre leurs détresses à leurs enfants et aggraver leurs anxiété et instabilité ce qui, de retour augmente le stress des parents et leurs conduites agressives dans un cercle infernal.

La détresse des enfants peut se manifester, en particulier chez les jeunes, indirectement à travers le corps par des céphalées, une énurésie, des difficultés de concentration, une insomnie, des cauchemars ou terreurs nocturnes, ou bien par des troubles du comportement marqué par l’augmentation de l’instabilité, des bagarres multiples entre la fratrie, des colères et de l’opposition envers les parents, l’abus d’utilisation des écran voire de drogues en particulier chez les adolescents.

Les parents ont donc un grand rôle à jouer dans la maitrise de l’angoisse de leurs enfants en particulier en maitrisant leurs propres angoisses comme on l’a déjà dit mais aussi en ouvrant un dialogue avec eux pour écouter l’expression de leur détresse et discuter avec eux les stratégies de faire face à ces difficultés. Si les parents sont dépassés, ils peuvent solliciter les services spécialisés, par exemple notre service de pédopsychiatrie de Chéraga, Alger à travers notre page Facebook créée dans cet objectif ou appeler le numéro vert 1111 de l’organe national de protection et de promotion de l’enfance pour avoir des renseignements et une orientation en fonction de leur lieu d’habitation.

 

 

Cette année, les Algériens passeront l’Aïd el fitr confinés chez- eux et c’est un mal pour un bien puisqu’il s’agit de se prémunir de ce Coronavirus. Quels conseils pouvez-vous donner, cependant, à ceux qui, minimisant la dangerosité de ce virus, seraient tentés d’aller rendre visite à leurs proches le jour de l’Aïd, pour perpétuer la tradition ?

 

Effectivement les traditions ont une grande force dans notre société. Le rituel appliqué à chaque faite est sacré. C’est un phénomène sociologique qui pourrait expliquer l’insistance d’une partie des Algériens pour visiter leurs parents durant cette faite de l’Aid. Malgré les mesures de confinement durcies pour les deux jours de la fête par les autorités avec interdiction de la circulation des véhicules, on a malheureusement constaté quelques personnes qui sont partie la veille de l’application de ces mesures pour passer l’Aid avec leurs parents et grands-parents.

C’est un comportement très dangereux qui risque non seulement de faire un pic de contamination durant cette période mais aussi d’augmenter le nombre de décès puisque les personnes âgées sont d’avantage exposées durant cet évènement. Notre conseil pour tous ceux qui ont tombé dans ce piège d’abord de prendre conscience de la force de la tradition qui les a pris dans une sorte d’obsession de fêter l’Aid à l’accoutumé comme si le fait de changer la manière de fêter va provoquer un malheur ou une coupure dans les relations familiales. Ni la raison ni la religion ne nous oblige de prendre le risque pour passer l’Aid avec la famille élargie.

Dans le cas échéant, il est impératif de prendre la distanciation sociale et de respecter les règles d’hygiène en particulier en cas de toux ou d’éternuement et de ne pas avoir honte de porter la bavette même à la maison en particulier si on est venu d’une zone ou d’un secteur à forte risque de contamination. Il est aussi important d’expliquer aux grands-parents que l’évitement des embrassades est un geste qui exprime l’amour pour eux et non le contraire. Pour ceux qui sont restés chez eux, ils savent déjà que la communication avec la famille élargie par internet, en particulier avec la possibilité d’appel vidéo offert par la technologie actuelle, remplace efficacement le contact direct.

 

Tinhinane. B

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