Pr Madjid Tabti :  » Des facteurs psychologiques et psychosociologiques sont derrière la résistance aux consignes de gestes barrières »

Dans cet entretien, le professeur Madjid Tabti, psychiatre, chef de service pédopsychiatrie à l’EHS de Chéraga revient sur les facteurs psychologiques et psychosociologiques du confinement, sur les consignes du respect des gestes barrières et sur la violence à l’égard du personnel soignant.
Le spécialiste en psychiatrie s’exprime également sur les conditions de travail qui sont devenues peu supportables surtout avec la chaleur de l’été et la tenue protectrice inconfortable et surtout sur la peur de la contamination qui est source d’un stress permanent accentué par la perte du personnel de soins.

Certains de nos concitoyens ne respectent pas les gestes barrières, une attitude suicidaire qui est en train de faire plus de dégâts. Ils restent sourds aux appels à la vigilance des pouvoirs publics, du personnel de santé, des médias…Pourquoi selon vous ?

 

C’est un phénomène complexe qui peut être expliqué par plusieurs facteurs. On l’assimile aux autres fléaux que les pouvoirs publics combattent depuis plusieurs années, tels que la vitesse au volant, fumer dans les lieux publics, jet de déchets dans la nature… Il y a des facteurs psychologiques (individuels) et psychosociologiques (collectifs) qui peuvent intervenir, séparés ou unis, dans la résistance aux consignes du respect des gestes barrières.
Parmi ces facteurs, on peut citer ce phénomène connu des psychologues des cognitions et qui est constitué par les biais cognitifs qui sont un ensemble de pensées automatiques inconscientes avec lesquelles la personne réagit aux situations difficiles. Ces biais sont peu accessibles aux messages rationnels émis par les compagnes de sensibilisation. Parmi ces biais, celui de « la norme sociale » selon lequel la personne a tendance à faire ce que les autres autours de lui font. Si une personne voit les gens autour de lui ne portent pas de masque, inconsciemment, elle va se dire qu’il n’est pas nécessaire de la porter, et qu’il n’y a pas de danger.
Un autre biais, un peu proche du premier, est « l’illusion de sécurité » qui rend le sujet convaincu qu’il ne sera jamais contaminé et que ça n’arrivera jamais à lui. Cette pensé est ébranlée quand la personne a un membre de la famille ou un ami atteint ou décédé du covid-19. Pour cibler le maximum d’éléments de cette diversité, il est important de multiplier les moyens de lutte contre le non-respect de ces mesures.
La sanction a une place importante parmi ces moyens. Son efficacité a été prouvée, par exemple, pour la ceinture de sécurité des véhicules qui est actuellement largement respectée et on a vu comment la Chine a évité une catastrophe sanitaire en appliquant des mesures drastiques au début de cette pandémie.
De l’autre côté, il faut cibler les émotions qui sont le véhicule des biais cognitifs. Dans ce sens, la sensibilisation par un proche est plus efficace que celle des autorités. Ici apparait le rôle pertinent des associations de quartiers et de villages qu’il faut encourager.

 

Ces derniers jours, beaucoup d’agressions contre des médecins ou personnel hospitalier ont été signalées à travers plusieurs wilayas du pays. A quoi revient cette violence selon vous ou comment pouvez-vous l’expliquer ?

 

La violence à l’égard du personnel soignant date de plusieurs années mais révélée durant cette pandémie durant laquelle l’attention des pouvoirs pubics et de la population s’est focalisée sur le secteur de la santé. Selon notre observation de ce phénomène, trois circonstances de ces agressions envers le corps peuvent être dégagées. La première est celle qui concerne une tranche de la population, qui est heureusement minoritaire, faite de jeunes qui ont des tendances psychopathologiques de type antisocial ou classiquement appelés psychopathiques.
Ces personnes généralement égocentriques, hyper-narcissiques n’ayant pas d’empathie envers les autres font tout pour satisfaire leurs besoins même au détriment des autres. Dans le cadre d’une consultation à l’hôpital, ils feront tout pour passer les premiers même en utilisant la violence envers le personnel soignant et dès fois même envers les autres patients. Avec eux, généralement seul la sanction est efficace. La deuxième circonstance concerne des situations de malentendu entre les usagers et le personnel soignant. A titre d’exemple on peut citer le problème de l’organisation hiérarchique du soin en Algérie qui n’est pas respecté par une grande frange de la société. Les soins primaires tels que les changements de pansement, les injections intramusculaire d’un médicament, les sutures pour les petites plaies, des consultations pour angine… doivent être assurés par le dispensaire du quartier. Malheureusement on trouve des citoyens qui consultent dans les grands hôpitaux voire dans des CHU pour ces soins primaires et prennent place des grandes urgences.

Dans ces cas, si le personnel soignant essaie de renvoyer le patient vers la structure de base, ce dernier peut comprendre cette décision comme un rejet et régir par de la violence. La troisième circonstance est due aux problèmes du système de santé algérien qui empêche un bon service de soins aux algériens. Certains citoyens réagissent alors par la violence quand ils sont mal servis. Les difficultés sont multiples et on ne peut citer que quelques-unes.

L’accueil des patients nécessite une grande réforme. Le manque de moyens humains et matériels est un grand obstacle que trouvent les soignants pour satisfaire la demande des usagers. On citera aussi, sans tabou, le grand problème du « piston » dans l’accès aux soins. Tout le monde le sait, mais peu qui en osent parler. On a beaucoup parlé de la nécessité de lutter contre « de la justice du téléphone », c’est le moment aussi de lutter, entre autres, contre « la médecine du téléphone ».

La gratuité presque absolue des soins dans le public et le grand écart avec le secteur privé, est parmi les grandes causes de ce phénomène. Mais cela ne justifie pas les actes de violences. Il est toujours possible de régler les conflits par le dialogue. Cependant il est temps de régler ces problèmes avec la contribution sincère des citoyens, des personnels de soins et des pouvoirs publics. Nous saluons vivement les dernières mesures de protection du personnel soignant décidées par Monsieur le Président de la République.

 

Mobilisé depuis des mois, le personnel de santé vit des moments difficiles : exposition quotidienne au risque de contamination, éloignement de la famille et des proches, une charge de travail importante, décès de collègues. Comment vivent-ils cette situation ? Dans quel état d’esprit sont-ils ?

 

Le personnel de soins vit une pression terrible en ce moment. La fatigue physique est extrême avec manque des moments de récupération du fait de l’augmentation des consultant covid-19 et le manque de relève. Dans ce sens, les soignants des établissements publics de soin de proximité (EPSP) ainsi que des volontaires du secteur privé sont sollicités pour donner un coup de main.
Les conditions de travail sont devenues peu supportables surtout avec la chaleur de l’été et interdiction d’utilisation de climatiseurs et la tenue protectrice inconfortable. La peur de la contamination est source d’un stress permanent accentué par la perte du personnel de soins en particulier quand il s’agit de collègues de travail de la même structure.
Dans ce dernier cas il s’agit d’un deuil qui déstabiliser l’équipe de soin et que les autorités doivent prendre en considération pour porter le soutien nécessaire aux soignants. Dans ce sens il est important de comprendre le cri de détresse du personnel soignant dans les réseaux sociaux qui constituent, à notre avis, un moyen d’expression et d’abréaction plus qu’un moyen de revendication.
Des troubles psychopathologiques peuvent se développer parmi le personnel soignant en particulier le plus fragile.
On peut en citer le Burnout qui est un épuisement professionnel favorisé par le cumul des difficultés déjà citées. On peut avoir aussi des cas de dépression, de trouble de stress post traumatique, accentuation ou déclenchement des nosophobies, des hypocondries et des troubles obsessionnels compulsifs.

 

Il y a une certaine stigmatisation sociale des malades atteints de Covid-19, à quoi est-elle due, selon vous ? Et comment y remédier ?

 

Ça nous rappelle le SIDA dans ses débuts. La personne atteinte du Covid-19 est vue par quelques citoyens comme une personne sale, faible, peu intelligente… car d’un côté il n’a pu se protéger de la contamination, alors qu’on sait que ce virus peut contaminer des personnes totalement innocentes telles que le personnel soignant ou des corps constitués ou ceux qui s’occupe de l’hygiène, ou bien tout simplement des parents bien tranquilles dans leurs domiciles contaminés par leur fils qui ne respectent pas les mesures de protection. De l’autre côté, le patient atteint de la covid-19 peut être stigmatisé car il est peut-être une source de contamination pour les autres s’il ne fait pas les gestes barrières.
Cette stigmatisation a conduit certains patients à cacher leur contamination ce qui a aggravé leur situation par leur privation de soins adéquats et la situation de leur entourage par la propagation du virus autour de lui. Il est important de parler de cette problématique dans les médiats et faire la sensibilisation pour limiter ses dégâts. Le fait de bien expliquer la maladie va aider énormément dans la lutte contre ce phénomène. Il est aussi conseiller aux médias d’éviter les mots stigmatisant quand ils parlent de cette pandémie ; éviter par exemple de parler du virus asiatique ou chinois mais utiliser l’appellation scientifique covid-19, parler de personne contractant le virus et non pas de personne transmettant le virus…

 

Un professeur de « Yoga du rire » propose de faire la tournée des hôpitaux pour faire rire les médecins et les malades et apporter un peu de bonne humeur dans leur quotidien et les aider à déstresser. Avez-vous déjà entendu parler de cette méthode ? Et, que pensez-vous de cette initiative ?

 

Cette technique n’est pas très connue chez nous et à ma connaissance n’est pas appliquée dans les hôpitaux. Elle peut apporter un bien être aux équipes soignante. On connait bien les effets positifs du rire sur le plan psychologique. Mais il faut d’abord des animateurs formées à cette technique, ce qui n’existe pas chez nous selon mes informations, puis il faut trouver un cadre pour installer cette pratique dans le milieu hospitalier qui n’accepte pas facilement les pratiques nouvelles et dont le cadre rend difficile son installation du fait des risques de contamination et du manque du temps consacré aux repos et loisir en groupe.
Les psychologues algériens ont plus d’expérience avec les groupes de parole de type Balint qu’ils peuvent installer avec les équipes de soins.
Cela va être facilité par le fait que presque chaque service possède actuellement au moins un(e) psychologue clinicien(ne). Dans un deuxième temps, ils peuvent intégrer cette technique du Yoga du rire après avoir maitrisé les fondement et principes de sa pratique.

 

Entretien réalisée par Tinhinane B

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