Pr Madjid Tabti : « Beaucoup de cas n’arrivent pas à nos consultations spécialisées et souffrent dans le silence »

Le professeur Madjid Tabti, psychiatre, chef de service pédopsychiatrie à l’EHS de Chéraga a bien voulu répondre à nos questions sur l’anorexie mentale. Le pédopsychiatre explique que c’est une maladie complexe, multifactorielle et de cause inconnue. Le Pr Tabti conseille de se référer aux normes scientifiques de la santé en matière d’alimentation, de poids ou d’activité physique et surtout de se documenter sur les moyens d’avoir une hygiène de vie et de les appliquer dans la vie quotidienne.

 

L’anorexie mentale apparaît à l’adolescence et parfois même plus tard. Y a-t-il un profil anorexique ?

L’anorexie mentale est un trouble grave des conduites alimentaires qui touche essentiellement les adolescentes. 85% des cas apparaissent entre 13 et 20 ans, rare avant 10 ans et après 30ans. Elle touche 90 à 95 % des filles contre 5 à 10% de garçons. Classiquement, elle est caractérisée par un tableau clinique bien connu associant des symptômes à type d’une anorexie, un amaigrissement et une aménorrhée à un état mental particulier marqué par la peur de prendre du poids, une image du corps altérée ; l’adolescente se voyant obèse alors qu’elle est maigre, un surinvestissement de l’activité physique et mentale et une sexualité souvent inhibée. Ça commence généralement vers l’âge 12 à 13 ans chez une adolescente suite à un facteur déclencheur qui peut être une maladie physique ou un stress psychique important. Parfois l’adolescente entend des remarques de son entourage sur son corps genre : « tu as pris du poids », « « elle est plus grosse que sa copine »… même si son poids est toujours dans les limites de la normale.

De manière progressive elle commence alors à diminuer sa ration quotidienne ainsi que le nombre de repas jusqu’à prendre un petit morceau de pain ou un œuf par jour. Elle surveille de près son poids et ne tolère un dépassement même de quelques grammes d’un seuil qu’elle s’est fixé pour elle-même, qui est au-dessous de la limite inférieur de son poids normal. Elle calcule les calories des aliments pour sélectionner ceux qui contiennent les plus basses quantités.

Il s’agit donc d’une restriction alimentaire par peur de grossir et suite à la mauvaise perception de l’image du corps, plutôt qu’une anorexie au sens de la perte de l’appétit. C’est une lutte active contre la faim. Ces comportements conduisent à un bras de fer avec les parents, en particulier avec la mère, qui utilisent tous les moyens possible pour pousser leur fille à manger par peur de sa dénutrition. Elle riposte par des conduites fallacieuses : justifie son refus alimentaire par une difficulté d’avaler, des douleurs abdominales… Elle jette en cachette les repas qu’on lui donne, elle se fait vomir, elle utilise des laxatifs…

Dans ses formes sévères, l’anorexie mentale est associée à des crises de boulimie qui sont des accès paroxystiques où l’adolescente avale de manière impulsive une grande quantité d’aliments en peu de temps, puis elle ressent une forte culpabilité ce qui l’a conduit à se faire vomir.

 

On dit de l’anorexie mentale que c’est une maladie du monde moderne, liée à la mode, aux magazines ? Est-ce vrai ? 

 

L’anorexie mentale est une maladie complexe multifactorielle et de cause inconnue. Le monde moderne qui valorise le corps svelte des femmes à travers des publicités, des films et séries de télévision, des magazines… peut jouer un rôle dans son apparition, mais cet aspect socioculturel n’est qu’un des facteurs qui peuvent contribuer à l’apparition de ce trouble.

On a décrit beaucoup d’anorexique parmi les mannequins, cependant ce métier ne peut être considéré comme une cause mais on peut dire qu’il attire plus facilement les personnes ayant ce fonctionnement. Le mal est beaucoup plus profond. Plusieurs hypothèses tentent d’expliquer sa genèse. On parle beaucoup de facteurs biologiques et psychologique qui fragilisent ces personne et les rendent prédisposées à développement ce trouble. Parmi les hypothèses psychologiques, on peut citer celle qui dit que l’adolescente compense le manque d’estime de soi par un désir de contrôler son alimentation et son poids. D’autres disent que l’anorexie mentale exprime une incapacité à assumer le rôle génital et les transformations corporelles, propres à la puberté.

Sur le plan familial, la mère est décrite comme forte, dominante et tyrannique alors que le père est effacé. Du point de vue systémique, les conflits conjugaux insupportables peuvent être déplacés vers l’adolescente qui va porter le symptôme de la souffrance familiale.

Sur le plan biologique, le comportement alimentaire est régulé par les structures cérébrales qui se trouvent au niveau de l’hypothalamus à travers les neurotransmetteurs qui sont la sérotonine et les catécholamines. Une perturbation du fonctionnement de ces structures jouerait un grand rôle dans la genèse l’anorexie mentale.

 

En Algérie, les adolescents souffrant d’anorexie existent mais on en parle peu. Est-ce une maladie taboue ?

Les cas d’anorexie mentale se rencontrent généralement dans les services de pédopsychiatrie et les services de pédiatrie. Le fait qu’on n’en parle que peu dans les espaces médiatiques destinés au grand public est dû, à notre avis, à la rareté des cas dans notre pratique clinique.

En effet malgré sa prévalence estimée par des études étrangères entre 0.9 à 1.5 % de la population générale, nous rencontrons autour de 4à 5 cas sur les 1000 patients environs qui consultent chaque année dans notre service, contre 50 % environ de cas d’autisme par exemple. Il existe aussi dans notre pays peu d’études publiées sur cette pathologie. Ce n’est pas vraiment une maladie taboue. Les personnes qui en sont atteintes sont intelligentes, conscientes et relativement insérées sur le plan scolaire et social en dehors des cas de dénutritions graves.

Il serait intéressant de mener des études de prévalence en population générale et une compagne de sensibilisation sur ce trouble. Selon les chiffres déjà cité ci-dessus, il existerait beaucoup de cas qui n’arrivent pas à nos consultations spécialisées et qui, donc, souffrent dans le silence, soit par méconnaissance qu’il s’agit d’un trouble par les parents et les malades, soit par le refus thérapeutique des patients qui, généralement, ne reconnaissent pas leur maladie.

 

A l’étranger, cette maladie est vraiment prise au sérieux et les malades bénéficient d’une prise en charge spécifique, dans des centres spécialisés. Quelle est la prise en charge préconisée en Algérie pour les anorexiques, notamment les cas graves ? 

Nous n’avons pas de centres spécialisés pour les anorexiques en Algérie, mais les services de pédopsychiatrie collaborent avec les services de pédiatrie pour les prendre en charge. Pour les cas légers et modérés, nous proposons une prise en charge ambulatoire basée sur une psychothérapie qui peut être individuelle, familiale et/ou de groupe.

Dans la psychothérapie individuelle, la patiente est reçu seule au bureau. Le psychothérapeute peut utiliser différentes techniques et approches pour l’accompagner pour la compréhension de soi-même et de ses difficultés psychologiques afin de les dépasser. En thérapie familiale, un ou deux thérapeutes regroupent les membres de la famille pour les aider à une meilleure communication afin de changer la dynamique familiale vers un équilibre moins pathogène. Dans la thérapie de groupe, un ou deux thérapeutes regroupent une dizaine de patients anorexiques et utilisent ainsi l’effet du groupe pour les aider à aller mieux.

Quand la patiente présente une anxiété importante, une dépression ou un autre trouble psychiatrique associé, on prescrit un médicament psychotrope en plus des psychothérapies. Dans les cas graves avec une dénutrition importante engageant le pronostic vital de la patiente, on l’hospitalise pour corriger ses carences et faire une psychothérapie basée sur l’isolement de la patiente de son milieu et le contrat. La thérapie basée sur le contrat est inspiré des thérapies congnitivo-comportementales.

Elle consiste à isoler la patiente de sa famille et lui enlever les moyens qui lui procure plaisir et divertissement, puis les introduire progressivement par étapes en fonction d’un contrat basé sur un poids qu’elle devait gagner à chaque étape jusqu’à la sortie totale de l’hôpital avec un poids normal en fonction de sa taille et âge.

 

Cette maladie impacte toute la famille. Les parents culpabilisent et sont souvent démunis. Quels conseils pourriez-vous leur donner ?

Les parents de personnes atteintes d’anorexie mentale doivent d’abord savoir que cette maladie est multifactorielle et de cause inconnue, donc elle n’est pas due à leur façon de se comporter avec leurs enfants ou de les éduquer. Cela va les aider pour lutter contre leur culpabilité. De l’autre côté ils doivent comprendre que leur fille malade est souffrante et son refus alimentaire dépasse sa volonté. En conséquence il est peu utile d’utiliser la violence ou l’acharnement pour qu’elle reprenne une alimentation normale. Il est plutôt plus intéressant d’écouter sa souffrance, de l’accompagner et de bien suivre les différentes procédures de prise en charge proposées par les équipes spécialisées en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent. Ils doivent aussi faire attention aux charlatans qui profitent de ces pathologies qui nécessitent du temps et de la patience pour s’améliorer par la médecine scientifiques. Eviter de les consulter pour éviter de perdre du temps, de l’argent et des efforts qui sont oh combien précieux dans ces pathologies qui nécessitent l’adhésion de la patiente et de sa famille avec tous leurs moyens à la prise en charge proposée par les pédopsychiatres afin de multiplier les chances de sa réussite

 

Quels conseils donneriez-vous aussi aux adolescents qui surveillent d’un peu trop près leur poids et qui font une fixation sur leur image ?

Malheureusement les conseils seront peu efficaces chez les adolescents déjà prédisposés à développer une anorexie mentale car leur fonctionnement s’est déjà forgé. Cependant nos conseils peuvent les aider à modérer le degré de leur pathologie si elle n’est pas déjà déclenchée et à adhérer à la prise en charge une fois le trouble est apparu chez eux. Pour tous les adolescents, on les conseille de se référer aux normes scientifiques de la santé en matière d’alimentation, du poids et de l’activité physique. Le fait de connaitre ces normes et les pathologies qui découlent du non-respect des normes pourrait les conduire vers l’adoption d’un comportement équilibré. On les conseille donc de se documenter sur les moyens pour mener une hygiène de vie et de les appliquer dans leur vie quotidienne.

 

Entretien réalisé par Tinhinane. B

 

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