« Nous sommes des rescapés de l’enfer »

« Il y a quelques années ma famille a vécu l’enfer de l’anorexie. Ma fille aînée, alors âgée de 17 ans a développé ce trouble du comportement alimentaire sans qu’on se rende compte de quoi que soit.
Nous avons quatre enfants et il y a deux ans d’écart entre chaque enfant. Mon aînée était une enfant ordinaire, joyeuse et surtout très extravertie. Elle aimait partager des moments avec ses frères et sœurs et, d’ailleurs, avec sa cadette, il y avait une grande complicité.
A l’adolescence, mon aînée a commencé à faire sa petite crise mais rien de bien grave…enfin, c’est ce qu’on croyait. Ma fille aînée a toujours été un peu dodue. Beau bébé de 4kg 800 à la naissance, elle a toujours été un peu potelée mais bien dans sa peau mais à la puberté, elle s’est mise en tête qu’il fallait qu’elle perde quelques kilos. Donc, elle a commencé à faire attention à ce qu’elle mangeait, éliminant tout ce qui pouvait lui faire prendre du poids. En parallèle, elle était hyperactive. Les résultats ont commencé à donner au bout de deux ou trois mois. Nous avons salué ses efforts et lui avons demandé de ne surtout pas faire une fixation sur son poids. Mais elle ne nous a pas écoutés. Avec quatre enfants et une vie trépidante, nous n’avons pas vraiment prêté attention au fait qu’elle continuait son « régime ». Il faut dire qu’elle nous « manipulait » bien et pas uniquement nous, ses parents, mais même ses frères et sœur, surtout sa sœur cadette qui, pourtant, était proche d’elle. Elle nous mentait constamment à propos de nourriture et on ne s’est rendu compte de rien. En fait, elle s’investissait dans tout ce qui pouvait bouffer son énergie et ses calories. Notre fille continuait à perdre du poids mais elle affichait une telle satisfaction qu’on pensait vraiment qu’elle était bien dans sa peau. Son poids continuait à chuter et première conséquence, elle a fait une aménorrhée. Au départ, j’avais mis ça sur le compte de la puberté donc, j’ai minimisé et je ne l’ai pas emmenée immédiatement voir un médecin. Deux mois, six mois, un an, et toujours pas de règles. Je l’ai donc emmenée voir un médecin qui, à priori, n’avait rien trouvé d’anormal mais il m’a demandé de faire un bilan sanguin. Il m’avait laissé entendre que ma fille était en train de traverser un épisode difficile, il m’avait posé des questions sur son alimentation et m’avait mise en garde mais je refusais de croire que ma fille puisse avoir un problème. Entre-temps, le comportement de ma fille changeait, son moral était très instable, parfois joyeuse, d’autres fois, triste et renfermée. Son poids avait chuté en dessous de la barre des 45kg. Physiquement, elle était en souffrance mais elle ne le montrait pas. Elle avait souvent des frissons car son corps se décharnait mais elle le cachait sous des vêtements amples. Une fois, je me souviens, lui avoir fait un câlin (ça ne nous était pas arrivé depuis longtemps) et j’ai été choquée car je n’ai touché que des os. Elle s’en est rendu compte et m’a vite repoussée. J’en ai parlé avec mon mari et, nous étions désarmés, nous ne savions plus quoi faire mais nous ne réagissions pas comme nous aurions dû le faire, nous étions dans le déni. Nous avions entendu parler de l’anorexie mais nous refusions de croire que notre fille en était atteinte. Elle a ensuite commencé à faire des hypoglycémies, elle était de plus en plus pâle, elle était souvent constipée, ses cheveux tombaient par touffes et elle était très amaigrie. Elle a fini par faire une anémie très sévère. Des analyses ont décelé plein de dysfonctionnements et le médecin nous a clairement dit que notre fille était en danger et qu’il était urgent qu’elle soit prise en charge.
Là, on s’est posé et on a beaucoup discuté, on lui a dit qu’elle ne pouvait plus continuer à ne pas se nourrir, toujours sans prononcer le mot « anorexie ». Je crois qu’il nous faisait plus peur que la maladie, elle-même. La discussion a été houleuse, cris, pleurs, silences. Mais au bout du compte, c’est ma fille qui a mis un nom sur son mal et demandé de l’aide. Sortir du déni lui a été salutaire. Ce fut alors la course contre la montre : médecin, gynécologue, endocrinologue, radiologue, laboratoire d’analyses et enfin psychologue. Cela a pris des mois. C’était très difficile à vivre car ma fille était loin d’être sortie de cet enfer. Elle avait de grands moments de doute, elle faisait des petites rechutes mais son papa et moi mais aussi ses frères et sœurs l’avons beaucoup entourée et soutenue. Physiquement, elle s’est peu à peu reconstruite même si la période de renutrition a été très compliquée pour elle car elle n’assumait pas encore pleinement le fait de voir son corps reprendre des formes. Il a fallu attendre plus de deux ans pour le retour des règles et elle a continué à voir sa psychologue encore pendant quelques années. Elle a repris sa scolarité, en refaisant l’année où elle était malade. Aujourd’hui, elle a 24 ans. Elle vient de terminer ses études et elle s’est fiancée avec un gentil garçon qui connaît son histoire. Elle a retrouvé sa joie de vivre mais elle n’a rien oublié de cette période et nous aussi. Avec ses frères et sœurs, les liens sont plus forts que jamais. Il faut dire que tout le monde s’est investi pour la faire sortir de cet enfer. Si j’ai décidé de raconter son histoire ou notre histoire, c’est pour mettre en garde les parents et leur dire d’être vigilants. L’événement déclenchant pour ma fille ce sont les petites remarques qu’on lui faisait sur son poids étant jeune. Cela l’a marquée et l’a presque détruite. Dieu merci, elle est revenue à la vie et nous avec elle. Alors aimez vos enfants tels qu’ils sont, ne les comparez surtout pas à leurs autres frères et sœurs ou aux autres enfants et apprenez-leur à s’aimer eux aussi, tels qu’ils sont. Enfin, ne passez pas à côté de tout changement dans leur comportement alimentaire, surtout durant l’adolescence car cela pourrait cacher un problème profond ».

La maman d’une rescapée

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