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Dr Boudarene ( Psychiatre ) :  » Les personnes fragiles psychologiquement et socialement souffriront du confinement prolongé»

Dans un entretien accordé à Esseha, le docteur Mahmoud Boudarène, psychiatre et Docteur en Sciences biomédicales nous parle de l’impact de ce confinement prolongé sur notre santé mentale

 

Alors qu’ils ont fait preuve d’une certaine vigilance depuis l’apparition des premiers cas de Covid-19 en Algérie, beaucoup de nos concitoyens ont baissé la garde durant ce mois de ramadhan. Et en cette veille de célébration de l’Aïd el Fitr que nous allons passer confinés, quels conseils pouvez-vous donner aux Algériens pour mieux accepter cette situation inédite et surtout faire preuve de sens des responsabilités ?

 

Le confinement est le pilier des mesures barrières pour se protéger contre la contagion au Covid-19 et à ses conséquences fâcheuses. C’est une espèce d’assurance-vie, de garantie pour la santé des individus et même pour leur vie. De ce point de vue, aucune autre considération ne peut et ne doit avoir plus d’importance et rien ne peut justifier le relâchement des mesures de protection. Le confinement est une contrainte momentanée qui ne gêne en rien le ramadan si ce n’est l’entrave faite aux rituelles réunions familiales, mais il s’agit de se protéger et de protéger les siens contre la propagation du virus, les regroupements de toutes sortes étant propices à celle-ci.  C’est le regard qu’il faut poser sur cette situation pour ne pas la vivre comme une frustration ou pire une souffrance morale. Pour ce qui est de la célébration de l’Aïd, le rituel du pardon avec ses visites familiales ou encore les accolades et les embrassades en seront en effet contrariés, mais la religion musulmane est en mesure de comprendre l’exceptionnel de cette situation et de s’adapter aux moyens modernes de communication en particulier quand il s’agit de protéger la vie humaine. Les personnes peuvent donc différer les réunions physiques liées à ces obligations rituelles et se congratuler par téléphone ou encore par les moyens des réseaux sociaux comme le font beaucoup de familles dont les membres sont éloignés les uns des autres et dont certains sont à des milliers de kilomètres, à l’étranger. La fête de l’Aïd ne doit pas servir de prétexte pour relâcher notre vigilance et nous mettre en danger. C’est une fête et un rendez-vous de réjouissances qui ne doit pas donner suite à de funestes conséquences. La raison doit prévaloir sur l’émotion et les individus n’ont pas d’autre choix que d’appréhender les recommandations de la religion dans leur esprit et non pas dans leur lettre ; alors le confinement prendra toute sa signification et la fête de l’aïd sera célébrée dans la liesse et la dévotion.

 

En Algérie, nous sommes confinés depuis le mois de mars. Il y a eu durant ce temps pas mal de chamboulements dans la vie des Algériens, à commencer par les élèves et étudiants qui ont vu leurs cours suspendus avec une reprise prévue pour le mois de septembre. Si la situation reste plus ou moins gérable pour les grands (lycéens et étudiants), ce n’est pas le cas pour les petits qui devront reprendre le chemin de l’école après une coupure de plus de 5 mois. Quels conseils pouvez-vous donner aux parents et aux enfants pour que la reprise se passe sous les meilleurs auspices ?

 

Cette situation inédite, hors du commun, ne concerne pas uniquement notre pays, elle touche la planète toute entière. A ce titre, les mêmes chamboulements ont perturbé tous les pays. Des frontières sont fermées, des usines sont arrêtées, les écoles et les universités ont vu leurs portes closes durant plusieurs semaines voire plusieurs mois. Des destins ont été contrariés et des carrières se sont écroulées… La vie s’est arrêtée et une crise économique et sociale a frappé de plein fouet l’humanité tout entière. L’Algérie et son peuple ne peuvent pas ne pas être dans cette tourmente. Vous dites que la situation est gérable, je veux bien vous croire. Je pense en réalité que nous ne gérons rien, les pouvoirs publics réagissent et c’est tout. Bien quelques fois, mal plus souvent mais c’est ainsi partout dans le monde parce que cette situation est extraordinaire, à plus forte dans un pays comme le notre où la gouvernance est déjà en temps normal hasardeuse. Pour ce qui est de la reprise de la scolarité dans les écoles et les universités, je ne pense pas qu’il puisse y avoir une bonne décision. Quelle que soit le chemin qui sera emprunté par les pouvoirs publics pour essayer de sauver l’année, ceux-ci seront confrontés à la dure réalité du décrochage scolaire. Cela est valable pour tous les paliers, y compris pour l’université. On ne peut pas en effet demander à des élèves, petits ou grands, ou même à des étudiants de se mettre en mode scolarité alors que tout l’environnement – y compris le climat – est en mode grandes vacances. L’été est là dès le début du mois de juin avec ses chaleurs, il est impossible de demander notamment aux plus petits de reprendre le chemin de l’école. Il aurait fallu – de mon point de vue – gérer le problème de la scolarité dès le début de la pandémie.

L’Etat aurait dû demander aux spécialistes dans le domaine de plancher sur la question et d’initier les solutions possibles. Au lieu de cela, les responsables ont fait de la politique et se sont demandés avec quelle moyenne faire passer les élèves en classe supérieure. Nous sommes face à une situation exceptionnelle et pour une fois les pouvoirs publics n’y sont pour rien, ils auraient bien inspiré de prendre le taureau par les cornes. Deux solutions se présentaient à eux. Valider cette année scolaire sur la base de deux trimestres d’enseignement et motiver les élèves et les enseignements pour fournir plus d’efforts l’année suivante pour rattraper si cela est possible le retard. Dans ce cas, le bac peut en effet être programmé pour le début de l’année en cours – pour septembre ou octobre. La deuxième solution consiste à décréter l’année blanche, si les spécialistes estiment qu’une année scolaire ne peut en aucun cas être validée sur seulement deux trimestres d’enseignement. Les autres solutions à mon sens participent de la gesticulation politique et de la démagogie, en particulier la reprise des cours durant l’été et en conditions de confinement. Un pari qui sera difficile à tenir compte tenu des mesures barrières à respecter et de la « démission psychologique » des élèves.

 

 

 Quel est l’impact de ce confinement prolongé sur notre santé mentale ?

 

Les personnes fragiles psychologiquement et socialement souffriront de cet événement. Je pense en particulier aux grand anxieux qui dramatisent et vivent comme menace potentielle tout ce qui leur arrive. Je pense également aux personnes les plus vulnérables socialement, les petites bourses, les journaliers qui vivent de leur travail au quotidien, les familles nombreuses dans d’étroits appartements, pour ces personnes, le confinement est une véritable épreuve génératrice d’une souffrance morale difficile à assumer.

Ces catégories de personnes vivront cette pandémie mondiale et le confinement qui lui est subséquent comme un véritable traumatisme psychique. Certains sujets présenteront au décours du confinement – parfois même à distance – des désordres psychiques ou somatiques divers. Des troubles anxieux avec de l’agitation et des états de panique sont les plus fréquents mais des états dépressifs peuvent survenir. Humeur triste avec pleurs, découragement, pessimisme, fatigue psychique, insomnie et anxiété sont les symptômes qui font l‘essentiel de ce tableau clinique qui peut pourrir plus ou moins longtemps la vie de ceux qui en sont atteints. La souffrance de ces sujets peut s’exprimer dans le corps, des symptômes somatiques sont mis en avant. Ils sont dermatologiques, le sujet présentant alors des pelades ou de l’eczéma, endocrinologiques avec le diabète, l’hyper ou l’hypothyroïdie; quelques fois des affections plus graves apparaissent à l’instar des tumeurs mais le lien avec l’événement et le traumatisme psychique n’est pas toujours établi. Pour autant, cela est rapporté par la littérature médicale.

D’autres affections ne manqueront de survenir, elles sont moins le fait du confinement que du traumatisme psychique généré par la pandémie elle-même et l’épreuve psychique à laquelle ont été confrontés les sujets.

La proximité avec la mort de soi ou d’un proche constitue un véritable traumatisme qui met une hypothèque sur l’avenir psychique des sujets en particulier les plus vulnérables. L’état de stress post-traumatique – Posttraumatic stress disorder décrit pour la première fois par l’école américaine de psychiatrie chez les vétérans du Vietnam – constitue la pathologie la plus fréquemment rapportée – parce que responsable d’une désinsertion sociale et familiale et difficile à traiter. Cette pathologie est observée dans les suites des grands événements qui affectent les individus ou les communautés. Les tremblements de terre, les guerres, les accidents de la voie publique, les viols, les agressions, etc., des événements qui ont en commun l’effroi généré par la confrontation avec la mort. L’autre tableau clinique sévère qui est observé est le burn out. Il s’agit d’une maladie particulière qui touche les sujets engagés dans des situations d’aides et de soins aux personnes. Ces sujets qui sont hautement sollicités sur le plan émotionnel peuvent « courber l’échine » après avoir donné le meilleur d’eux-mêmes pour venir en aide durant les grandes catastrophes. Parce qu’épuisées, ces sujets qui s’oublient dans le feu de l’action s’effondrent dès que l’urgence n’est plus.

Ils ont épuisé leurs ressources, brulé leur énergie. Cette affection peut concerner les médecins et le personnel para-médical engagés dans la lutte contre le Covid-19, mais aussi les agents de la protection civile ou encore par certains aspects les agents des forces de sécurité. Le burn out, comme l’état de stress post-traumatique, est une affection difficile à traiter, elle hypothèque souvent l’avenir du sujet qui en est affecté. Toutes ces personnes ont besoin de soins, de médicaments sans doute, mais aussi et surtout d’un soutien moral et d’un accompagnement psychologique mais nombreux sont ce qui nécessiteront une prise en charge une fois cette épidémie éteinte. Il faudra se préparer à cela et les pouvoirs publics doivent être en première ligne en particulier pour apporter un soutien moral et financier aux sujets et aux familles les plus vulnérables.

Les médecins et psychologues auront une tâche ardue et si le traitement des troubles anxieux et dépressifs offre quelques satisfactions, il n’en est pas de même de l’état de stress post-traumatique et du burn out, affections connues pour être redoutables et difficiles à soigner. Cependant, les professionnels connaissent bien les effets – « les méfaits » – de ce type d’événement et s’ils étaient, par le passé, mal préparés, aujourd’hui nombreux sont ceux qui se sont formés à l’intervention spécialisée pour le soutien aux victimes au moment des catastrophes et à la prise en charge, plus tard, du traumatisme psychique et de ses conséquences sur la santé des individus.

 

Tinhinane. B 

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